M. KUIMI TATCHOU est Secrétaire Général et Inspecteur Général Technique du CEPOM(Comité de Langue pour l'Étude et la Production des oeuvres Bamiléké Medumba); il est en outre responsable du projet PACC-CEPOM pour la formation des jeunes du département du Ndé en Informatique et en écriture en langue nationale Medùmbà.
Dans ce texte également rédigé en langue nationale Medùmbà, il donne pistes nobles d'orientation sur le bien-fondé du développement basé sur nos valeurs linguistiques. En faveur à la promotion de nos langues nationales et cultures africaines, le Pan. African Cultural center en Abrégé PACC félicite toute initiative de production littéraire en nos langues. Lisez....
Le problème de développement a toujours été d’actualité au sein des gouvernements des pays africains où la jeunesse constitue à elle seule au moins 55 pour cent de la population active. En effet, depuis la fin de la colonisation des peuples africains par les pays de l’Europe, les dirigeants des pays sous développés ou des pays à faibles revenus ne manquent pas d’initiative pour sortir leur pays du statut de pays très pauvres à celui de pays émergents. Cependant, des conférences internationales sur le développement, des réunions des Nations Unies d’une part et d’autre part, celles de la banque mondiale et du FMI (Fond Monétaire International) n’ont cessé d’accompagner à tort ou à raison les pays qui sont à la recherche du développement à travers des plans dits d’ajustement structurel. Cependant, force est de constater que toutes les initiatives en faveur de ces pays tournent toujours au vinaigre. Par ailleurs, conscients du fait que l’Afrique détient seule la clé de son propre développement, les chefs d’Etats africains ont adopté en 2001 le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Les chefs d’Etats ont cru que pour se développer réellement, les Africains devaient respecter les normes mondiales en matière de démocratie. Pour réaliser un développement durable, le NEPAD préconisa la bonne gouvernance publique, la bonne gouvernance de l’économie privée, le développement des infrastructures, l’éducation, la santé, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’agriculture, l’environnement, l’énergie et l’accès aux marchés des pays développés pour écouler les produits locaux. Malgré l’organisation des élections démocratiques libres et transparentes, validées par les instances onusiennes pour la plupart dans les pays africains, et ces nombreuses théories développées par les économistes africains, les choses n’avancent toujours pas avec la vitesse escomptée. Car en cinquante ans d’indépendance, le continent africain a connu plus de quatre-vingts coups d'États et trente guerres faisant sept millions de victimes et dix millions de réfugiés. Pour atteindre un développement durable et ayant constaté l’échec des stratégies précédemment mises en œuvre, les 189 États membres de l’ONU ont adopté huit objectifs à atteindre d’ici 2015, notamment :
- Éradiquer l’extrême pauvreté et la faim
- Assurer l’éducation primaire pour tous
- Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomie des femmes
- Réduire la mortalité infantile
- Améliorer la santé maternelle
- Combattre le VIH/SIDA, le paludisme et autres maladies
- Assurer un environnement durable
- Mettre en place un partenariat mondial pour le développement
Tous ces objectifs jadis connus de tous les décideurs ont été érigés en indicateurs de développement par la banque mondiale ; notamment sous les vocables PIB (Produit Intérieur Brut) ou PNB (Produit National Brut) et IDH (indice de développement humain). Cependant, force est de constater que ces indicateurs sont au rouge dans la plupart des pays africains.
Pourquoi les pays africains n’arrivent-ils pas à prendre l’envol nécessaire malgré la richesse de leur sous sol ? Cette situation n’est-elle pas liée aux rapports que les Africains entretiennent avec leurs cultures ? Du moins peut-on se développer si on ne se connaît pas ? Peut-on se développer avec une langue d’emprunt ? En d’autres termes, peut-on imaginer un développement qui ne tire ses forces du terroir et de son patrimoine culturel ?
Le constat amer que l’on peut faire de nos jours dans la plupart des pays africains, c’est que nous fondons notre développement sur les cultures et les langues d’emprunt. Nous entendons par langue d’emprunt, celle qui n’est pas la langue du terroir en question. C’est une langue soit imposée par la colonisation, soit adoptée en fonction des orientations politiques de l’époque. Nos langues d’emprunt sont le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le japonais, le chinois etc... Il va sans dire que ces langues nous ont été imposées pour la plupart par la colonisation et aujourd’hui par la mondialisation.
Que sommes- nous devenus dans tout cela?
La colonisation a été d’un apport considérable dans notre situation d’aujourd’hui. Jusqu’à présent, une bonne partie de la population camerounaise éprouve une gêne quand il faut s’exprimer dans la langue natale. L’imagerie populaire estime qu’il est plus opportun d’apprendre le français ou l’anglais qui peuvent nous permettre de quitter notre pays pour aller chercher fortune ailleurs. Pourtant, ces pays actuellement développés se sont appuyés sur leurs langues et cultures, et non sur les emprunts pour décoller. Le Professeur BEBAN SAMMY CHUMBOW, enseignant à l’Université de Yaoundé I déclare dans l’un de ses nombreux ouvrages qu’il n’y a jamais eu un pays qui s’est développé sans l’apport des langues locales, car l’enfant apprend vite et mieux lorsqu’il maîtrise sa langue maternelle. L’une des causes majeures de notre situation actuelle est que nous ne nous connaissons plus. Nous n’avons plus d’identité. Il y a de cela quelques années, nous étions au même niveau de développement que certains pays de l’Asie. Mais aujourd’hui, nous sommes très en retard par rapport à leur niveau de développement parce qu’ils ont compris l’importance de la langue et culture du terroir pour le développement. Mais, notre obstination en faveur de l’apprentissage des langues d’emprunt nous a poussé à devenir des chauves-souris qui ne savent plus où ils vont, ni ce qu’ils sont. D’ailleurs, le poète antillais Jean Laleau en avait déjà sonné l’alarme en ces termes pathétiques :
« Et c’est un désespoir à nul autre égal Que d’exprimer en mots de France Ce cœur qui m’est venu du Sénégal »
Quelqu’un disait aussi que lorsqu’on ne sait d’où on vient, on ne peut pas non plus savoir où on va. Aucun développement véritable n’est possible dans la langue et la culture de l’autre. Se développer c’est connaître son environnement immédiat, le comprendre pour pouvoir l’utiliser ou le modifier pour son épanouissement. Cette maîtrise de l’environnement ne peut s’opérer qu’à travers la maîtrise de sa langue maternelle. Car c’est elle qui établit un lien fort entre les générations passées, présentes et futures ; c’est par sa langue et sa culture qu’on pourra passer d’une société de consommation à une société de production et de développement.
Souvenons-nous toujours que la puissance métallurgique (industrie lourde) de la Chine provient de la modernisation de leurs forges traditionnelles.
D’autre part, chaque pays ne se développe qu’à partir du savoir transmis par sa langue maternelle. C’est pourquoi les pays qui sont développés aujourd’hui préservent leurs langues maternelles et leurs cultures. La langue étant le véhicule de la culture, un peuple ne peut prétendre connaître sa culture s’il ne maîtrise parfaitement sa langue maternelle. Nous avons remarqué que les pays de l’Asie (l’Inde, la Pakistan , la Chine …) sont aujourd’hui développés parce qu’ils ont pu valoriser leurs cultures et leurs langues. Les industries culturelles et touristiques apportent à ces pays environ 60 pour cent de leur produit intérieur brut.
Sur le plan scolaire, le jeune camerounais qui entre à l’école a deux principaux problèmes : le problème linguistique et celui d’acquisition des connaissances. S’il commençait l’éducation par sa langue maternelle, il comprendrait mieux les matières scientifiques qui deviendront rapidement des réalités concrètes du vécu quotidien. Ce qui lui permettra d’être à même d’inventer ou de créer, condition suffisante pour un développement durable.
Ceci étant, nous pouvons affirmer qu’il n’y a pas de développement possible dans une langue d’emprunt. La langue d’emprunt contribue plutôt à nous déraciner davantage et à faire de nous des citoyens d’un autre monde, des personnes incapables de penser, incapables de créer, incapables d’inventer et même de s’orienter. Birago Diop, écrivain sénégalais avait bien vu quand il disait : « Le séjour d’un tronc d’arbre dans l’eau ne fera jamais de lui un crocodile ».
Pour atteindre les OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement) à l’horizon 2015, les pays africains en général et le Cameroun en particulier doivent promouvoir l’inculturation car l’utilisation des langues nationales peut améliorer le taux d’alphabétisation et réduire les redoublements très coûteux aux parents et à l'État. Ceci permettra à la société de contrôler les savoirs transmis à l’école et de pouvoir les adapter aux besoins réels de la population. En outre, l’existence d’informations sur la prévention et le traitement des maladies dans la langue locale permettra de diminuer le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans. Ainsi, une mère saura bien prendre soin d’elle et de sa famille quand elle saura lire en langue maternelle et aura accès à des informations en matière de santé dans une langue qu’elle maîtrise bien. L’expérience a montré que les maladies telles que le SIDA et le Paludisme ne régressent pas parce qu’il manque d’informations essentielles dans les langues maternelles. Les gens ne comprennent pas tout le tapage fait dans les langues d’emprunt. L’existence des documents écrits dans la langue locale sur l’hygiène, la nutrition, la prévention et le traitement des maladies permettra d’améliorer de façon significative l’état de santé général de la population et d’augmenter l’espérance de vie, le rendement et la participation de chacun au développement de son pays. Par ailleurs, la maîtrise de sa langue et de sa culture facilite l’extension des échanges de connaissances traditionnelles et permet aux populations d’avoir une identité et de bénéficier sur le marché mondial de la diversité culturelle.
Conclusion
Heureusement, le gouvernement camerounais a déjà compris que les OMD ne peuvent être atteints qu’avec la valorisation des langues et cultures nationales. C’est pourquoi il s’est engagé depuis les États Généraux de l'Éducation de 1995 à promouvoir et à protéger les langues maternelles. A cet effet, l'École Normale Supérieure de Yaoundé s’est dotée depuis deux ans d’une filière Langues et Cultures Camerounaises spécialisée dans la formation des enseignants en langues et cultures locales. N’est- ce pas avancer lentement mais sûrement ? Nous souhaitons que tous les gouvernements africains prennent enfin conscience de la nécessité et de l’importance de l’inculturation dans toute politique de développement durable et prennent en charge l’introduction de l’enseignement des langues et cultures nationales à l’école, ainsi que la traduction de toutes les informations utiles en langues nationales en vue d’atteindre aisément toutes les couches sociales en matière de développement participatif et fonctionnel tant souhaité. Soyons unanimes de reconnaître que « l’arbre ne se lance à la conquête du soleil qu’en enfonçant ses racines le plus profondément dans la terre nourricière ». Cette terre c’est notre langue, principale vecteur de développement des cultures nationales.
La langue maternelle est le soleil de notre esprit, l’unité de mesure de notre dignité anthropologique. Pour tuer un peuple, il faut lui arracher sa langue. Ainsi, il sera transparent comme un verre. Nous sommes aujourd’hui partagés entre une Europe que nous admirons et qui nous rejette et une Afrique que nous avons presque reniée. Si chacun pouvait entend battre l’écho de son tamtam intérieur, il saura désormais que sa langue ne constitue pas un frein à son épanouissement, au contraire, c’est la voie royale vers un développement durable.
NB:Ce texte est disponible en langue nationale Medùmbà et peut être envoyé aux intéressé/e/s.
Lire également l'introduction à la micro-finance en langue nationale Ewondo http://www.camer.be/index1.php?art=15165&rub=11:1








