Proscrit. Um Nyobe, figure emblématique des luttes de libération contemporaines en Afrique subsaharienne, spécialement au Cameroun, est un nom désormais oblitéré. Indicible et corrosif patronyme au milieu des faux-semblants mémoriels qui rythment les relations corrompues entre anciennes métropoles colonostalgiques, et nouveaux Etats in-dépendants.
Imprononçable, guère affrontable vivant comme mort, c’est que Um est le calvaire du colonial. Sa stature de grand phare éclairant les ténèbres le hisse en point d’achoppement de tous les discours à l’eau rose, à l’œcuménisme commode, empilage verbeux de générosités condescendantes. Ruses, alibis coloniaux et après-coloniaux s’étiolent au contact de son rayonnement posthume.
Son crime, son faix ? Etre, être vrai. Dire vrai, droitement et sans biais la nature du colonial, le contraire d’une propagande omniprésente, mais guère omnipotente. Avoir dévoilé imparablement la barbarie coloniale nue et indéfendable. Y être parvenu par la parole, le dialogue, le recours au droit trompeusement excipé par les coloniaux. Avoir volé à des cieux tellement élevés, par sa pratique politique, sa communion avec le destin des peuples en libération, que la seule évocation de son ombre suffisait à éclipser tous les sophismes, à démasquer avec la limpidité de la roche sous le filet d’eau, l’injustice, l’illégalité, l’inhumanité du colonat.
Um, homme-peuple, peuple debout, renvoie au colonat le miroir de sa vérité cadavérique : un régime liberticide, qui ne règne ni par le droit de quelque famille que ce-fût, ni par la volonté populaire, ni par les grands principes civilisateurs dont il se réclame. Pis, Um confronte le colonial à ses mandants, les Nations Unies. N’ont-elles pas missionné les proues du «monde libre», France et Angleterre, afin que la vertu libertaire naturelle de celles-ci conduise à la souveraineté les anciens protectorats allemands ? La France et l’Angleterre se gardent d’emprunter ce chemin, aveuglées par les richesses des colonies, fantasmant sur l’hinterland africain, éprouvant non sans griserie, l’émoi de dominer.
Et voilà un Africain, syndicaliste et leader politique, coulé dans sa culture autochtone bassa du Cameroun et instruit à l’école de l’occupant, qui à l’orée des années 50, se rend à l’ONU pour exiger que les grandes nations se conformassent à leurs engagements internationaux. Inimaginable !
A peine sorti de l’hitlérisme, et ayant distillé le rejet de l’hégémonie germanique avec méthode dans les colonies et assimilés, «le monde libre» ne s’attend guère à ce que les Africains qui avaient si loyalement combattu le nazisme pour le compte des Européens, s’inscrivent fort logiquement dans la poursuite du procès de libération : après l’hitlérisme, le colonialisme de l’hinterland n’est-il pas lui aussi destiné à périr ?
Vie studieuse, retirée et vertueuse, combattant armé de droit, d’éducation, de conviction, de peuple, cela faisait bientôt beaucoup de rectitude morale, de bon sens, pour un indigène gênant, petit bantou des forêts. De loin trop des contrariétés qu’il était raisonnable de passer à un nègre. Um est à l’origine de la création d’un des plus puissants partis politiques d’Afrique subsaharienne sous domination française, un des premiers à demander explicitement l’indépendance dans les années 1948, l’Union des Populations du Cameroun (UPC). Comparativement, les pères auto-désignés des proto-nations africaines, Ahidjo, Senghor, Houphouët, … ne songeront qu’une décennie plus tard, sur les injonctions calculées des soldats de l’empire – de l’An pire, à revendiquer pour leurs prébendes et celles de leurs tutelles, l’indépendance nominale.
Um plaide la parole au peuple. A celui-ci de choisir librement et en connaissance de cause ses représentants par l’élection. Il se cultive, étudie, instruit les membres de son parti sans relâche, au grand jour comme dans le maquis, au péril de sa vie de martyr, toute entière dédiée à une œuvre gigantesque. L’éclaireur Um, le Mpodol (surnom qui dans sa langue bassa signifie porte-parole) traqué par la soldatesque française dont il est l’empêcheur de coloniser en rond, continue obstinément sa mission. Il maintient ses relations politiques avec sa famille idéologique, l’UPC, mais aussi avec ses adversaires qu’il n’a de cesse d’interpeller sur leurs défis communs, la prospérité nationale, l’unité du peuple camerounais (réunification des deux Cameroun sous tutelles française et anglaise). L’exercice politique chez Um Nyobe est poussé à son expression suprême, comme mystique. La vie du leader de l’UPC est vouée à la libération de son peuple par le chemin du droit, de la liberté de choix, la volonté populaire éclairée par l’éducation.
Contraint par l’hostilité française, Um, pourtant réfractaire à l’option de la lutte armée, se réfugie dans le maquis. Cette posture lui est imposée par le colonial dont la barbarie est le métier ; l’impensable orgie de sang versée par la colonne militaire française Voulet-Chanoine partie du Niger à la conquête du Tchad en 1899 n’est malheureusement qu’une des têtes de chapitre de cette démentielle ressource en extermination qu’est le colonial.
Tout en cet homme réduit au néant historique les convoyeurs du colonat, administrateurs, civilisateurs présumés, dévots racistes et autres miasmes humains émargeant au colonial. Sa hauteur insupportable est l’infiniment petit de ses adversaires. Um ne fera même pas le cadeau d’une idéologie politique anti-française à la muflerie métropolitaine, lui qui, tôt entretint des relations avec le syndicalisme français (CGT). Et dont on se souvient qu’il vint à la politique par l’association francophile désignée Jeunesse camerounaise française, Jeucafra, opposée à un retour dans le giron germanique.
Epine dans les godillots du colonial, Il fallait éradiquer la mauvaise graine de Um prolongée par celle de ses camarades et continuateurs, Moumié, Ouandié, Osendé Afana, et des milliers d’anonymes. Une graine libertaire et rebelle qui avait poussé dans tout le pays, et dont l’éradication sauvage avait nécessité une guerre génocidaire avant et après 1960, l’année de l’indépendance nominale. Avec un luxe de précaution dans la manière, l’utilisation du Napalm sur des populations civiles, comme en Algérie, en Indochine, comme lors des guerres américaines de Corée ou du Viêt Nam, guère moins tant s’en faut; ce qu’un républicain français impeccable dit-on, ancien administrateur colonial et ancien premier ministre, Pierre Messmer, considéra comme un épisode «pas important» (1) de l’on ne saurait plus humaniste pacification à la sauce française. Des Nègres d’Afrique massacrés, brûlés, pourchassés et irradiés au Napalm par les troupes coloniales et sous commandement français jusqu’à bien longtemps après leur proclamation d’indépendance, est-ce possible ? Réponse : amnésie républicaine. Personne pour éventer ce nazisme-là ? François Mitterrand qui, à l’instar de De Gaulle, ne fut pas le moins averti en matière de répression coloniale avait peut-être le mot sinistrement juste lorsqu’il affirmait : «… dans ces pays-là un génocide c’est pas trop important» (2). Une vieille tradition, bien gardée.
Le silence sur Um, celui qui entoure le génocide colonial au Cameroun figurant l’écrasement de l’Afrique noire toute entière, est un discours sans mots sur les formes de continuations criminelles du colonialisme après la colonie : guerres du Biafra, génocide rwandais, atrocités du Congo RDC, Darfour, coups d’états et tentatives de coups de forces néocoloniaux au Benin, en Guinée équatoriale, aux Comores, en Côte d’Ivoire, ... Le fait est qu’il est impossible de rendre hommage à Um sans mettre les pieds dans le présent des relations pathologiques liant les élites françafricaines, les interlopes réseaux élitaires afro-occidentaux. Car apparaîtrait alors d’évidence qu’une métropole administrant, encadrant, formant la répression génocidaire dans un pays officiellement indépendant, à l’insu de son peuple et souvent de ses élus peu regardants, ne peut pas elle-même prétendre avoir établit définitivement la liberté et la démocratie en son sein… Conclusion qu’il faut précisément coûte que coûte éviter à l’opinion dite publique.
Um, l’homme-peuple, l’éclaireur, la lumière pionnière, a déblayé le sentier du futur. Il est, de sa génération, sacrifice premier englobant les suivants, de Boganda à Lumumba, jusqu’à Olympio et Cabral, la case par laquelle devront passer les Afriques pour accéder à elles-mêmes, unité, liberté, indépendance, identité, éducation, et pour les élites vision, dévouement, éthique.
Dipanda !, Kundè !, Uhuru ! Amandla !
http://www.njanguipress.com/index.php?option=com_content&view=article&id=461:demain-sappelle-um&catid=75:commentaire









Commentaires
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